Stratégies a pu assister au spectacle de théâtre immersif Sleep No More à New York, avec l'IMM. Une tendance en plein essor en France, auprès du public comme des entreprises.

Imaginez un grand hôtel abandonné, dans les années trente. Cinq étages livrés à eux-mêmes, en plein cœur de New York, au sein desquels on trouve de tout: une chambre où un meurtre a eu lieu, un cimetière, une salle de bain collective, un accueil flamboyant, une chambre nuptiale, des bureaux, des cuisines, et au deuxième étage, un bar bien vivant, où on joue un concert de jazz… On pénètre dans l’endroit par un long couloir obscur, nimbé d’un fond sonore inquiétant. Instantanément, on plonge dans l’ambiance. Bienvenue dans Sleep No More, un spectacle de théâtre immersif créé en 2003 à Londres, qui a remporté tous les prix possibles et imaginables. Depuis seize ans, la jauge de spectateurs ne désemplit pas, et il fait toujours salle comble.

À l’entrée, l'on vous donne une carte tirée d’un jeu où, des rois et des reines, il ne reste que les têtes. Répartis par figures identiques, vous entrez dans un grand ascenseur, vêtu d’un masque qui recouvre complètement votre visage. L’ascenseur monte, ou descend. Peu importe, le but c’est de vous perdre et de vous laisser seul. Désorienté. Le décor est peaufiné dans les moindres détails. Libre à vous de le fouiller. D’ouvrir les valises, les placards, de jeter vos yeux sous le lit. D’y trouver des petits mots, des médailles. Des vestiges d’une histoire personnelle. De déambuler dans cet antre démesurément grand. D’y croiser d’autres individus masqués, qui se posent autant de questions que vous. La première étant « qu’est-ce que je fous là ? » suivi très vite par « où est-ce que je vais ? »

Désorientation émotionnelle

Le sentiment de désorientation n’est pas seulement géographique, temporel ou spatial, il est aussi émotionnel. On pourrait presque le qualifier de dérangeant. Dérangeant par l’emphase du décor, ce souci irréel du détail ; dans les jeux de lumière, aussi, parfaitement intrigants, et ce son grave qui n’en finit pas. Les autres personnages aux masques blancs, comme vous, deviennent des ombres que vous hésitez à suivre. Faut-il se conformer au groupe, ou prendre sa liberté ? Alors, on avance. On part à l’aventure, on découvre le décor, encore et encore. Quand soudain, un attroupement : des danseurs, qui se tordent et se retordent, incarnant une histoire d’amour. À l’étage du dessus ? D’autres danseurs, dont une femme enceinte, miment une dispute. À un moment, tous convergent vers une salle de bal. Se réunissent alors autour d’une table une douzaine de personnages – dont une grande part que vous n’aviez pas vu – et leur verre de vin, ensanglantés, à moitié nus. Tous, avec leur histoire, forment une Cène magnifique. Puis ils repartent ailleurs, à la poursuite d’autres aventures. Vous les suivez, ou vous restez. Comme il vous plaira : pendant 2h30, c’est vous qui décidez. Le spectacle est tiré du Macbeth de Shakespeare, et se termine en apothéose.

Le théâtre immersif existe depuis plusieurs années, mais en France, il décolle à tout va. Et ce n’est pas pour rien si le master Medias & Tech Leadership Program de l’IMM a décidé d’y emmener sa promotion 2019. « Nous avons choisi Sleep No More car il s’agit d’une tendance qui arrive en France cette année, explique Rosa-Luna Palma, directrice générale pôle formation continue de l’IMM. Nous devons décrypter les tendances de fond du secteur et à la fois les intégrer au programme – notamment les nouvelles formes narratives et expérientielles – ainsi que les faire vivre aux participants du master, pour qu’ils puissent se mettre dans la situation de leurs clients. »

Plus fluide que l'escape game

Depuis six mois, les spectacles se multiplient. On peut citer Smoke Rings, par la Compagnie du libre acteur, qui a commencé en novembre 2018, ou plus récemment Close, dont la première a eu lieu le 12 avril, et dont l’intrigue se déroule dans un cabaret parisien en 1917. On peut aussi parler de Heroes, créé au Bus Palladium le 11 avril, qui visait à faire revivre les figures rock des dernières années, de David Bowie à Queen en passant par Elton John ou Amy Winehouse. À chaque fois, le concept est le même : le public est libre de flâner où il souhaite, et de vivre en silence sa propre aventure dans une narration élaborée. « De notre côté, nous voulions qu’il y ait beaucoup d’interactions entre le public et les comédiens. Chaque expérience avec une figure du rock était unique, et se vivait seul », détaille Jules Guillemet, le co-créateur et metteur en scène du spectacle. Fondateur de l’agence Pschhh, il a quitté le monde de la com pour se consacrer à l’écriture de spectacles, notamment immersifs. « Parmi toutes les formes de théâtre qui ont existé, l’immersif a sûrement vu le jour il y a longtemps, probablement sous d’autres appellations, raconte-t-il. Mais c’est vraiment avec Sleep No More qu’il a été médiatisé. Et la compagnie Secret Cinema, qui faisait vivre une expérience dans un lieu hors du commun, avant de projeter le film. » Il se souvient par exemple avoir couru dans une usine désaffectée, poursuivi par des zombies, avant de voir le film 28 jours plus tard, de Dany Boyle.

Attention néanmoins à ne pas confondre ce théâtre total avec l’escape game. Le théâtre immersif s’inscrit dans une narration qui vous enveloppe. Vous n’en êtes pas le héros, avec des étapes à franchir. L’histoire se déroule devant vous, mais vous y intègre de manière plus fluide. Pas d’énigmes à résoudre autres que ses propres questionnements intérieurs. Un concept adapté à l’époque. « L’expérience immersive est toujours nouvelle. Elle permet d’avoir une prise directe sur la réalité. La génération digitale est blasée. Elle a accès à tout, tout le temps. A tout vu, tout vécu. Le théâtre immersif redonne des sensations sur la réalité », analyse Jules Guillemet. Et dérange. Ou à tout le moins, questionne… Une expérience que les marques n’ont pas peur de suivre. Vente-privée s’est offert le show Close pour du team building. Princesse tam.tam a organisé, elle, une soirée sur mesure consacrée aux femmes (influenceuses) à laquelle a collaboré Jules Guillemet, avec l’agence L’antenne. Un parcours en cinq étapes pour faire naître de la complicité entre un duo de femmes au départ inconnues. Idem, c’est Unibail-Rodamco, qui pour re-dynamiser le Carrousel du Louvre, réfléchit à un concept de magasin immersif. Exit les vendeurs, place aux comédiens !

L'article est en ligne sur le site de Stratégies.

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